Table ronde: Le geste dansé: entre émancipation et aliénation

Table ronde: Le geste dansé: entre émancipation et aliénation



Table RondeLe geste dansé: entre émancipation et aliénation 
Horaires: 18h-20h
Lieu: Fondation Fluxum, 5 rue de la Muse, 1205 Genève

Dans le cadre de l'exposition Danser brut - le corps instrument, la Fondation Fluxum co-organise avec la Fête de la danse une table ronde intitulée: Le geste dansé: entre émancipation et aliénation. 

En introduction à la table ronde, une visite de l'exposition Danser brut - le corps instrument sera guidée par la commissaire, et intervenante, Savine Faupin.

Lorsque le geste dansé est spectaculaire et virtuose, il peut excéder les limites communes du corps. Cependant, il est alors enfermé dans des courants esthétiques qui nécessairement le limitent ou le modélisent. 
Lorsqu’en revanche il s’inscrit dans les danses sociales, il a pour fonction de construire des corps acceptables et normaux, bienséants. Leur attirance elle-même est suscitée et maîtrisée : elle s’inscrit dans le projet du mariage et du renouvellement d’un tissu social. Seulement, la danse sociale est parfois subversive, car ses gestes, en rapprochant les corps, risquent de leur en faire perdre le contrôle. Aussi, bien souvent, la danse sociale est enferrée dans des règles, parfois tacites, parfois légales. 
Enfin, le geste expressif, dansé parfois malgré lui, est le moyen de donner à voir un malaise, un mal-être ou une maladie. Littéralement, ce geste-là donne corps au malaise. Le plus souvent ce geste est évalué à l’aune de la folie en contraste avec la normalité, ou de la maladie en référence à la santé. En tant que tel, il est dissimulé, réprimé, annulé. Mais il arrive aussi que ce geste soit présenté : visible, il devient aussi admissible ; et rendu à lui-même, il révèle ce qu’il a d’audacieux ou d’admirable. 

Comment les limites varient, d’un moment à l’autre de l’histoire du geste, entre prescriptible, admissible et proscriptible? Quelles pratiques, quelles recherches sont à l’origine de cette évolution ?
Comment se constitue — et se fissure — la frontière entre geste admis et geste interdit ? 
Par ailleurs, lorsque de proscrit le geste devient admissible, qui, au final, est véritablement bénéficiaire de la libération du geste ?

Ce sont à de telles questions que seront confrontés les participants de la table ronde Le geste dansé: entre émancipation et aliénation.

Intervenants
Vincent Barras, professeur,  historien de la médecine, Université de Lausanne
Médecine et "mouvements anormaux"
Poser le diagnostic d'un "mouvement anormal", c'est avoir défini au préalable la norme par rapport à laquelle se jauge et se juge le mouvement coupable en question. Or, alors même que, dans notre culture, le mouvement se pose comme fondement même de la vie dans toutes ses formes, quelle norme convient-il de poser qui permettrait de distinguer ce qui relève du normal et du pathologique, du curable et de l'incurable, de l'admissible et de l'inadmissible? Dans le contexte de notre culture occidentale, cette question s'est posée de manière particulièrement lancinante dès les débuts de la tradition médicale savante. Dans ce bref exposé, nous en interrogerons quelques moments marquants.

Savine Faupin
Historienne de l’art, conservatrice en chef au LaM, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut situé à Villeneuve d’Ascq, près de Lille. 
Danser brut : à la recherche d’un invisible
Danser brut [une exposition du musée LaM de Lille ; un catalogue] propose de partir à la recherche d’un invisible composé de mouvements et de tracés intentionnels ou involontaires. Considérés comme relevant de l’archaïque, de la possession, de la folie, du burlesque, ces gestes renouvellent notre regard sur la création moderne et contemporaine sans pour autant s’inscrire dans une histoire de la danse.
Lors de la table ronde du 3 mai 2019, Savine Faupin s’attardera plus particulièrement à l’évocation d’œuvres d’art brut fondatrices du projet Danser l’art brut ; des œuvres de Hodinos, Tschirtner, Lucile et Janmari, exposées à Genève, dans le bâtiment de la rue de la Muse, n°5, par la Fondation Fluxum.

Rae Beth Gordon, professeur émérite, historienne culturelle
Rae Beth Gordon est Professeur émérite de Littérature et de Cultural Studies du XIXe siècle en France et à l’Université du Connecticut. Elle a reçu le titre de Professeur des Universités en France en 2001 et elle a enseigné à l'Université de Paris-8 en 2006-2007. Elle est l’auteure de quatre livres:

De Charcot à Charlot: Mises en scène du corps pathologique, Presses Universitaires de Rennes, 2013; Dances with Darwin, 1875-1910, Ashgate Press, 2009 /Routledge 2016; Why the French love Jerry Lewis: From Cabaret to Early Cinema, Stanford University Press, 2001; Ornament, Fantasy and Desire in 19th-century French Literature, Princeton University Press,2013 dans le Princeton Legacy Library. Elle a publié de nombreux articles sur les correspondances entre la médecine et les arts du spectacle ou la littérature, dont les plus récents sont « La Grimace : Douleur, dégout et hilarité chez les spectateurs du cinéma muet », et « Le Corps déchaîné » dans le catalogue Danser Brut.

De Charcot à Charlot : Mises en scène du corps pathologique
Ce titre est celui d’un livre publié en anglais en 2001, qui propose une analogie entre le spectacle populaire et l'hystérie à l'hôpital dans le dernier tiers du XIXe siècle. Il met en lumière un rapport direct entre la gestuelle des hystériques et celle des artistes du café-concert et du cinéma burlesque. Chanteurs et comiques s'emparent du langage corporel de l'hystérie avec ses mouvements saccadés, automatiques et convulsifs, rehaussés de tics et grimaces, pour inventer un nouveau répertoire gestuel. De nouveaux genres sont créés : le Chanteur Agité, le Comique Idiot ou encore la Chanteuse Epileptique (dont Mistinguett). Les symptômes de maladies nerveuses, vulgarisés par maints articles dans la presse, sont ainsi à la source d'une esthétique nouvelle, perçue comme l'incarnation de la modernité. Les premiers films comiques français reprennent ce répertoire de mouvements frénétiques. Le livre s'attache aussi à repérer et analyser les phénomènes d'imitation inconsciente chez les spectateurs au café-concert et au cinéma.  Aujourd'hui, on revisitera cette gestuelle, interrogeant la place qu'elle occupe dans la danse d'avant-garde du XXe siècle.

Camille Paillet, chercheuse en danse, Université de Nice
Déshabiller la danse entre l'érotique et l'illégitime (Paris, XIXe siècle)
En interrogeant les rapports entre la danse et la danse morale, à travers les sources normatives (essentiellement policières et judiciaires) ; en se concentrant sur deux types de "danse indécente" au XIXe siècle : la pantomime d'effeuillage et le chahut-cancan, se dessinent trois thèses : 
1) L'indécence est liée au mouvement.
L'analyse des procès pour spectacle indécent montre les stratégies de distanciation vis-à-vis du mouvement comme gage d'acquittement.
2) l'indécence est à contextualiser, dans les classes sociales où elle s’inscrit, pour comprendre la connotation qui lui est attribuée.
La lecture idéologique très contrastée d’une classe sociale à l’autre prête parfois une forme de légitimité à l’indécence. L’effeuillage est la transposition, dans le champ public, d'un érotisme bourgeois ; tandis que le chahut-cancan, auquel est associée une corporéité populaire, est considéré comme vulgaire.
3) l’indécence est jugée comme telle au regard du genre.
L’histoire nous apprend que la féminisation du chahut-cancan débute dans les années 1860. C’est le passage d'une danse sociale, masculine, et interdite, à une danse spectaculaire, féminine, érotique, et autorisée dans des contextes et pour des perspectives bien particulières.

Modération : 
Dóra Kiss est danseuse (danse contemporaine et danse baroque) puis chercheuse en danse. Dans ses travaux pratiques comme théoriques, elle s’interroge sur les liens profonds entre écriture et danse : l’écriture contraint la danse ou la libère-t-elle? Et la danse, une fois écrite, implique-t-elle de pointer les limites de l’écriture ou y ouvre-t-elle un champ de possibles ? Son livre Saisir le mouvement répond à certaines de ces questions, tandis que le projet Cadanse, qu’elle mène actuellement, témoigne de leur vigueur.

Le site de ce projet (cadanse.info), qui renseigne la présence de nombreuses sources sur la danse dans les bibliothèques publiques suisses, présente par exemple des écrits qui certes restreignent l’usage de la danse (comme des textes de loi) ; mais ce faisant, ils renseignent les pratiques proscrites, et rappellent leur pouvoir de subversion.

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